Chapitre 62

    - Entrez ! dit-il d’une voix forte.
    Le bureau directorial du Journal de Rouen impressionnait tous les jeunes reporters qui en franchissaient la porte. A moins que ce ne fût la réputation de Joseph Lafond qui les figeait sur le seuil, chaque fois qu’ils étaient appelés à se rendre au troisième étage. En face du patron, un fauteuil trônait en attendant ses hôtes, mais jamais personne, de mémoire de journaliste, n’avait pris le temps de s’asseoir.
    Monsieur Lafond, lointain successeur de Désiles Brière dont le buste ornait une niche de la bibliothèque, leva les yeux vers le jeune homme :
- C’est bien vous, qui l’automne dernier deviez couvrir le départ de l’expédition de Saint-Paul ?
- Oui, Monsieur, lui répondit-il timidement. Mais…
    - Je sais, coupa le directeur : le bateau avait levé l’ancre à l’aube et vous êtes rentré bredouille. Mais qu’à cela ne tienne, ajouta-t-il aussitôt. Je vous donne une chance de vous rattraper. 
    Le jeune stagiaire, qui était prêt à tout pour se faire pardonner, était sur le point de quitter la pièce avant même qu’on lui eût expliqué le but de sa mission. Il voulait prendre sa revanche, et de l’avance sur ce qu’on attendait de lui.
    Joseph Lafond ne put s’empêcher de sourire.
    - Ne soyez pas si pressé, lui dit-il. Vous avez du temps devant vous.
    C’est alors que le jeune homme apprit l’arrivée prochaine à Rouen du navire qui rapatriait les naufragés de la mission Josselin.
    Une lampe de billard était suspendue au-dessus du bureau. Allumée en permanence, elle diffusait une étrange lumière verte qui laissait les visages dans l’ombre.
    - Il est 10 heures 30, lui dit alors Joseph Lafond. 
Il avait sorti d’une poche de son gilet la montre à gousset qui l’avait rendu célèbre à la rédaction du journal, et referma son couvercle de nacre d’un geste ostentatoire, étudié pour cultiver son image.. 
- Le clipper devrait être en baie de Seine vers midi, si nous avons été bien informés. Soyez au quai de la Bourse vers onze heures, et tâchez de prendre le témoignage des rescapés. On boucle à 17 heures, conclut-il en renvoyant son interlocuteur.
    Puis, se ravisant :
    - Vous connaissez le nom du bateau que vous attendez ?
    Un peu confus, le jeune homme dut confesser qu’il l’ignorait.
    - Amiral-Cécille.
    Des piles de dossiers, des liasses d’anciens numéros du journal et des monceaux de correspondance recouvraient les tables, les commodes et les fauteuils de la vaste pièce lambrissée.
    Le jeune journaliste heurta le coin d’un meuble et rattrapa de justesse les papiers qui s’y trouvaient en équilibre. 
    Il rougit en s’excusant, puis il quitta le bureau soulagé mais un peu gêné par sa maladresse.
    Il jura de se rattraper, descendit l’escalier quatre à quatre et s’en alla directement « au marbre » afin qu’on lui réservât l’espace qui convenait à l’affaire qui lui était confiée. Dans le vacarme de la rotative il n’entendit pas
qu’on se moquait gentiment de son enthousiasme et de sa fébrilité.
- Tout ça n’est pas bien grave, dit un vieux typographe penché sur sa linotype : ça lui passera.
Une demi-heure plus tard, le jeune homme avait enfourché son vélo dans la cour intérieure du journal. 
Il quitta la rue Saint-Lô en pédalant à toute allure et dévala la rue des Carmes en direction du fleuve.
Sur son passage, il fulmina contre deux jeunes filles qui traversaient la chaussée sans regarder, tant il était pressé de prendre position, à l’heure et à la bonne place sur le quai de la Bourse.
 - Faites attention ! lui cria Lara Steiner en retenant Blanche Quentin par le bras. 
    Elles évitèrent de justesse le cycliste, qui se retourna pour s’excuser.
- Dépêchons-nous, dit-elle à son amie, nous allons être en retard.
Il y avait déjà beaucoup de monde au pied du marégraphe. Aussi loin que portait le regard, on ne voyait encore aucune mâture apparaître sur la Seine, mais l’annonce de l’arrivée du clipper de Saint-Paul avait attiré les foules. Le long des quais, les grues travaillaient au transbordement des cargos. Des attelages tractaient les fûts de vin que les dockers chargeaient à grand bruit sur les camions, au milieu des curieux. Des trains de péniches remontaient lentement de l’estuaire.
    Vers midi moins le quart, tandis que les reporters battaient la semelle depuis plus d’une heure, l’un d’entre eux, qui s’était hissé sur un tas de charbon, signala l’arrivée d’un trois-mâts toutes voiles ferlées, dans le sillage d’un remorqueur.
- Là ! cria-t-il.
Comme un vaisseau fantôme, il semblait sortir de nulle part.
    Il y eut alors un mouvement de foule, comme une grande houle sur le trottoir, qui se porta vers le bord du quai.
On spécula quelques minutes sur le nom du bateau, mais très vite on confirma qu’il s’agissait bien de l’Amiral-Cécille.
Il était un peu plus de midi lorsque les lamaneurs saisirent les aussières du clipper.
    Sur le pont Boieldieu, des automobilistes avaient garés leur véhicule le long du parapet pour assister à la manœuvre.
    Amarré aux bollards de la Douane, le voilier s’apprêtait à affronter les photographes dans une bousculade indescriptible quand apparut le commandant.
    Le silence se fit aussitôt qu’il prît la parole :
- Messieurs, dit-il en s’adressant aux journalistes, nous revenons comme vous le savez d’une mission un peu particulière. 
Les flashes crépitèrent et couvrirent un instant sa voix.
- Lorsque nous avons été déroutés vers l’île Saint-Paul, nous avions pour tâche de ramener en France les membres d’une expédition de chasse dans les terres australes, que son armateur, pour des circonstances qui me sont personnellement inconnues, n’a pas rapatrié dans les temps impartis par le contrat d’engagement. 
Des murmures se répandirent parmi le public, mêlées d’imprécations.
Le capitaine de l’Amiral-Cécille demanda le silence :
- Malheureusement, nous n’y avons trouvé que huit engagés, parmi lesquels se trouvait  une femme…
Il avait de plus en plus de mal à se faire entendre, car les questions fusaient de partout en même temps.
Et comme il avait reçu l’ordre de ne faire aucun commentaire et de ne pas répondre à la presse, il s’en tint au discours qu’on lui avait ordonné de tenir :
- Les autorités compétentes se chargeront de vous communiquer les noms des hommes qui ont perdu la vie au cours de cette malheureuse entreprise, dit-il. 
Mais c’est à peine si on l’écoutait encore.
- Trois hommes, sur les survivants que nous avons dénombrés, ajouta-t-il, ont choisi de rentrer à bord de ce bâtiment. Les autres engagés ont fait le choix de demeurer sur l’île jusqu’au passage d’un prochain navire…
    Personne n’osa poser la question de savoir qui, parmi les engagés, étaient enfin de retour. Car chacun craignait d’apprendre que l’un de ses proches eût perdu la vie, ou ne fût pas du voyage.
    Et le capitaine de conclure : 
- Ces hommes seront pris en charge par les autorités portuaires, qui publieront une déclaration officielle en fin de journée.
    Blanche Quentin, qui n’avait pas entendu les mots du commandant, demanda ce qui se passait : pourquoi les engagés n’étaient pas sur le pont à ses côtés ! Mais Lara, qui craignait une terrible nouvelle, n’eut pas le courage de lui dire la vérité tout de suite.
    - Je ne sais pas, se contenta-t-elle de lui répondre.
    C’est alors qu’une conduite intérieure noire stoppa sur le quai.
    Les photographes se retournèrent, mais personne n’en descendit.
    Quelqu’un cria :
    - Les voilà !
    Toutes les têtes cherchèrent alors à reconnaître les hommes qui se profilaient maintenant à la coupée.
    Antoine Le Quer parut le premier. Puis vinrent Pierre Angelard et Jean Ménadier que les reporters tentèrent d’interroger malgré les recommandations du commandant. 
    Un homme sortit à ce moment-là de la voiture noire. S’adressant à la presse, il leur dit que ces trois hommes avaient choisi de revenir en France pour des raisons personnelles et que ce n’avait pas été le cas de leurs camarades…
- Monsieur Paul Josselin, président de la Compagnie havraise d’Affrètement contactera toutes les familles concernées pour leur faire part de la situation.
    Les trois rescapés s’engouffrèrent à l’arrière de la limousine. Comme ils n’étaient attendus par personne sur le quai, celle-ci démarra aussitôt.
Le jeune homme envoyé par Le Journal de Rouen n’avait pas obtenu les confidences espérées par son patron. Pas plus que ses confrères plus chevronnés. Comme tout le monde, il devrait se contenter de la version officielle de l’armateur.
    Cette perspective le mit en rogne.
Or, tandis qu’il longeait le cours Boieldieu en fulminant contre ce contre-temps, il reconnut les jeunes filles qu’il avait failli renverser dans la rue des Carmes.
    - Je suis désolé pour tout à l’heure, Mesdemoiselles, dit-il en s’arrêtant à leur hauteur. Je ne vous avais pas vues.
    Lara Steiner, qui essayait de consoler son amie, lui demanda de ne pas les importuner. Mais le jeune homme, voyant qu’elle pleurait demanda s’il pouvait leur être d’un quelconque secours.
    Lara, qui le trouvait sympathique et plutôt joli garçon, lui confia que son amie redoutait le pire à propos de son fiancé. 
    - S’il était encore vivant, lui dit-elle en a parte, il aurait été à bord de l’Amiral-Cécille.
Et comme le jeune homme s’intéressait à elle, Lara Steiner était prête à retenir son attention par n’importe quel moyen.
    - Il ne m’aurait jamais laissée sans nouvelles, dit alors Blanche Quentin en levant des yeux rougis par les larmes.
    Le journaliste lui marqua de la compassion, puis il fit quelques pas en leur compagnie. Si bien qu’en remontant la rue du Grand-Pont, il finit par obtenir d’elle un certain nombre de confidences qu’elle lui confia en toute innocence.
En passant devant la cathédrale, il apprit que le fiancé de cette jeune inconnue s’était engagé pour lui prouver sa passion, et tandis qu’ils discutaient à l’angle de la rue des Carmes et de rue Saint-Nicolas, il lui demanda maladroitement si la présence d’une femme sur l’île n’aurait entaché leurs relations…
- Il aurait pu décider de faire sa vie avec elle ! ajouta-t-il maladroitement. 
Tout de suite, il prit conscience de la portée de sa question et s’en excusa. Mais il avait posé la question de trop : celle qu’un reporter averti n’eût jamais soulevée, du moins pas de cette façon.
Lara comprit à son tour qu’elles s’étaient fait abuser par ses belles manières et que sa sollicitude cachait une intention retorse !
    Blanche s’emporta, chassa l’importun en pleurant de désespoir, de honte et de rage. Elle se reprocha son manque de discernement et s’effondra dans les bras de son amie.
    - Ce n’est pas possible, n’est-ce pas ? ne cessait-elle de répéter… alors que le jeune reporter avait été vertement éconduit. Dis-moi qu’il n’y a pas une autre femme dans sa vie !
    Lara la rassura comme elle put, mais elle ne trouva que des mots banals à cette avalanche d’inquiétudes.
Blanche balbutia quelque chose comme : « Je préférerais le savoir mort… »  
    En cette fin d’après-midi du 20 juillet 1921, un article intitulé « La petite fiancée du quai du Havre » était approuvé par le rédacteur en chef du journal de la rue Saint-Lô. 
A vingt heures, les rotatives étaient prêtes à propager le scandale.
    
Dans les jours qui suivirent, d’autres patrons de presse portèrent l’affaire des naufragés de Saint-Paul devant l’opinion publique. Car les trois rescapés de l’Amiral-Cécille ne s’étaient pas privés de raconter leurs
désillusions, les souffrances qu’ils avaient endurées depuis qu’ils avaient quitté le Havre, et l’irresponsabilité de l’armateur contre lequel ils avaient annoncé qu’ils porteraient plainte.
    Un journal populaire à grand tirage dénonça violemment la présence d’une femme sur cette île inhospitalière, au milieu d’hommes désœuvrés dont on vilipendait les mœurs et les dépravations. 
Une enquête menée dans le milieu, révéla qu’il y avait bien à Saint-Paul une ancienne prostituée connue sous le nom de Louise, dont un éditeur annonçait déjà qu’il se réservait le droit de publier le roman de sa vie.
Haut de page

shapeimage_16_link_0
"A écouter" 
Radio Cité (Genève) : émission du 3 mars 2008, entre 15H00 et 16H00.
Radio Suisse romande, la 1ère : émission du 17 mars 2008, entre 13H00 et 14H00.
Radio Suisse romande, la 1ère : émission du 7 avril 2008, entre 20H00 et 21H00.
La Presse en parle
         Accueil 
Zeppelin - Immigration - Les Poilus - Titanic 2012 - Indiscrétions 
Evénement - Fiction - Coup de Projecteur - Biographie choisie  -  Publications  -  Archives  -  Contact 
Acceuil.htmlZeppelin.htmlImmigration.html1418.htmltitanic.htmlindiscretions.htmlevenement1.htmlcoup_de_projecteur.htmlBiographie_choisie.htmlpublications.htmlarchives.htmlcontact.htmlshapeimage_24_link_0shapeimage_24_link_1shapeimage_24_link_2shapeimage_24_link_3shapeimage_24_link_4shapeimage_24_link_5shapeimage_24_link_6shapeimage_24_link_7shapeimage_24_link_8shapeimage_24_link_9shapeimage_24_link_10shapeimage_24_link_11shapeimage_24_link_12
Fiction